Avant-propos:

En classe de troisième, le décolonisation de l'Afrique française occupe deux petites pages dans les manuels scolaires. Trop peu pour des évènements de cette importance. Cette question de la colonisation puis de la décolonisation (sutout en Algérie) dérange, rappelle des heures pas toujours glorieuses, des errements politiques et des victimes que l'on préfère passer sous silence. Nous vous conseillons, si le sujet vous intéresse, de lire la page "Wikipédia" consacrée à cette guerre.

Lorsque nous avons appris la semaine dernière que LePapi de Mathilde assisterait au 50ème anniversaire du "cessez-le feu" en Algérie, Mathilde a pris sa plume et a interrogé son grand-père qui a fait partie des 470 000 hommes du contingent français présents entre 1954 et 1962. Voici son interview...

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Aujourd'hui, aura lieu à Paris la Commémoration du 50ème anniversaire du 19 mars 1962. Que s'est-il passé ce jour ? Après 8 années de conflit, un cessez-le-feu est proclamé en Algérie. LePapi sera présent cet après-midi à l'Arc de Triomphe. Je lui ai donc posé quelques questions sur le sujet.

1) A quel âge es-tu parti en Algérie ?

Je suis parti à 21 ans.

2) A quelles dates précises es-tu parti ?

Précisément, je suis parti le le 1er septembre 1959 pour l'Algérie et en suis revenu le 31 octobre 1960.

Note de Mathilde: Les soldats en cette période mouvementée faisaient 28 mois de service pour ceux qui bénéficiaient d'une "préparation" sur le territoire français. Pour ceux qui partaient directement pour l'Algérie, ils avaient droit à un "bonus" d'un mois et "n'y" restaient donc "que" 27 mois. Les pères de famille de 2 enfants au moins étaient dispensés de partir. Beaucoup de mes grands-oncles étaient également du voyage et certains étaient même encore présents après le "cessez-le-feu" (puisque l'armée française est restée présente en Algérie jusqu'en 1965).

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3) As-tu été mobilisé avec des personnes que tu connaissais ?

Non, j'ai été mobilisé à 20 ans en France le 1er juillet 1958.

4) Aviez-vous, toi et les autres "appelés" bien compris les raisons et les enjeux de ce conflit ?

Non, personne ne parlait de guerre en Algérie mais seulement d'opération de maintien de l'ordre en raison des troubles qui s'y déroulaient. L'appellation de "guerre d'Algérie" ne date que de quelques années,dans les années 90 . Il y a quelques mois, un préfet en réunion publique a déclaré qu'"il n'était pas sûr qu'en Algérie il s'agissait bien d'une guerre".

Note de Mathilde: Précisément l'appellation de "Guerre d'Algérie" date de 1999. On ne pouvait employer le terme de "guerre" pour une raison simple: "En droit, seuls peuvent faire la guerre ceux qui ont la personnalité juridique de droit international (en partie parce qu'une déclaration de guerre est un traité et qu'il faut avoir la capacité juridique pour le signer). De fait il n'existe pas de déclaration de guerre de l'Algérie à la France en 1954, et pour cause, l'Algérie était sous administration française depuis plus d'un siècle" (Wilipédia - "Guerre d'Algérie")

 

5) Quel était ton rôle sur place ? Où étais-tu basé ?

R_gion_des_Aur_s__2_Le 94ème RI (régiment d'infanterie) où j'ai été affecté avait son commandement et sa base arrière à Khenchéla dans le sud Constantinois à l'extrémité Est du massif des Aurès (point rouge sur la carte). La zone contrôlée par ce régiment était comprise entre Khenchela, Chéria, les monts du Nemencha compris et Taberdga où j'étais, le poste le plus avancé était à Djellal.

Le rôle du 94ème RI était de contrôler les passages de groupes FLN qui allaient ou venaient de Tunisie (la Tunisie tenait le rôle de fournisseur d'armes et de munitions et de formateurs des combattants du FLN - Front de libération nationale). Le poste de Taberdga était tenu par une CCAS (Compagnie de commandement et d'Assurance service). C'est d'ici, à l'échelon de la compagnie que se prenaient les décisions d'opérations et l'approvisionnement des postes qui en dépendaient. La CCAS assurait aussi un rôle de surveillance de sa zone, soit environ dans un rayon de 20 km: patrouilles, observation des mouvements des groupes FLN de passage sans engager d'interception mais l'accrochage pouvait se produire. Après quelques mois, j'ai été envoyé en stage d'artificier. Stage dont le but était la gestion d'un dépôt de munitions et la manipulation de mines. Sorti du stage avec une très bonne note, je me suis fait traiter de "fayot". Mon raisonnement était autre, je savais que j'allais être affecté au dépôt de munitions de la CCAS et avoir à manipuler ces engins dangereux, je préférais être au fait de cette technologie et ne pas me trouver sans solution face à un problème. 

6) Quelles relations aviez-vous avec les français d'Algérie et la population algérienne ?

Aucune. Pas de Français et peu d'habitants dans cette région inhospitalière; le service médical avait des contacts avec les autochtones.

Note de Mathilde:En 1954, la population des départements d'Algérie est composée de deux catégories distinctes de Français au statut civil inégal (Sénatus-consulte du 14 juillet 1865). D'une part, un million de « citoyens français de statut civil de droit commun » (les « Européens », surnommés « Pieds-Noirs ») qui étaient installés en Algérie souvent depuis plusieurs générations (l'arrivée des premières familles européennes datant de 1830) et auxquels étaient associés les indigènes juifs (excepté pour la période du statut des Juifs de 1940 à 1943 avec l'abrogation du Décret Crémieux).

D'autre part, près de neuf millions de « citoyens français de statut civil de droit coranique » (les « musulmans » ou « indigènes »). Les deux catégories de citoyens cohabitaient sans apartheid comme en Afrique du Sud, ni ségrégation raciale comme aux États-Unis. (Wikipédia -"Guerre d'Algérie").

 Petite précision: en 1954, 75% des enfants algériens n'étaient toujours pas scolarisés

 

7) Etiez-vous informés des émeutes et des manifestations qui se déroulaient dans les principales villes d'Algérie ?

Non.Je pense que les émeutes sont arrivées plus tard lorsque De Gaulle a cessé de parler "d'Algérie Française".

8) Comment expliques-tu que ce conflit ait duré si longtemps ?

Un gouvernement trop faible, incapable de prendre une décision (un gouvernement ne durait parfois pas plus d'une semaine). Une armée, qui venait de perdre en Indochine et essayait de redorer son blason (et qui donc ne souhaitait pas l'arrêt du conflit). Plus des colons qui exerçaient une forte pression sur les politiques.

9) Comment se passait une journée pour des jeunes soldats "appelés" ?

Dans une CCAS, il y a beaucoup de travail. C'est ici que se font l'entretien et la gestion du matériel pour tous les postes qui en dépendent: camions voitures, blindés, groupes électrogènes, matériel de cuisine, service sanitaire,  etc, etc... Il faut aussi effectuer l'approvisionnement: nourriture, habillement, armes, munitions, carburant (et là il en faut, un camion GMC c'est 40 L tous les 100 Km). On faisait 2 convois vers Khenchela par semaine soit 100Km aller/retour avec 10 camions et quatre blindés armés pour la protection. La cargaison au retour était à risque: essence + munitions.

10) Vous est-il arrivé de craindre pour vos vies ?

Oui.

11) Avez-vous été témoins d'exactions ?

Non

12) Maman m'a dit que tu étais rentré en permission pour te marier, est-ce vrai et à quelle date ?

S00002_Jean_Claude_et_Suzanne_14_02_1959Avec ta grand-mère, nous nous sommes mariés le 14 février 1959 (la St Valentin n'existait pas encore). J'ai eu une permission d'une semaine car j'avais gardé des jours (une sorte de RTT). A cette date je n'étais pas encore en Algérie, j'étais toujours en France à Reims au 1er Bataillon de chasseurs.

13) Comment Mamie organisait-elle sa vie pendant ton absence ?

Il faut lui poser la question...

Note de Mathilde: je poserai donc la question à Mamie. Réponses prévues bientôt!

14) Combien de fois es-tu revenu dans ta famille durant cette période ?

Pour la période concernant l'Algérie, je ne suis pas revenu en France.

15) Quand le "cessez-le-feu" du 19 mars 1962 a été proclamé, qu'as-tu ressenti ?

Un soulagement pour ceux qui étaient encore là-bas.

16) As-tu reçu une décoration ?

S00002___Comm_morative_AFN__3_Je n'ai pas de décoration pour fait d'arme mais pour "Opérations de sécurité et de maintien de l'ordre en Afrique du Nord".

17) Comment les anciens combattants d'Algérie sont-ils reconnus aujourd'hui par l'Etat français ?

Assez mal. Sache que depuis 50 ans tous les gouvernements nous refusent le 19 mars comme journée officielle de commémoration.

18) Lundi prochain, nous fêterons le 50ème anniversaire de ce cessez-le-feu, y seras-tu ? Où se déroule cette commémoration ?

Oui, j'y serai. Dans tous les départements ont été érigés dans les villes préfectures un monument sur lequel sont inscrits les noms des morts en Algérie de chaque département. Il y aura donc dans chacune de ces villes une cérémonie organisée par les associations de combattants. A Paris deux commémorations sont organisées, une quai Branly (à cet endroit se trouve un monument électronique où défilent en permanence les noms des 30 000 militaires tués en AFN) et une à l'Arc de Triomphe.

19) Aujourd'hui, trouves-tu qu'on parle sufisamment de ce conflit aux jeunes dans les écoles ?

J'entends dire que la guerre d'Algérie occupe 2 heures du programme d'histoire, c'est peut-être suffisant en primaire et collège, certainement pas assez au lycée. Mais je n'ai pas vraiment d'opinion là-dessus. Pour la guerre d'Algérie, comme pour toutes les autres guerres, il faut savoir qu'il y a un immense fossé entre ceux qui font et vivent cette guerre sur le terrain et ceux pour qui cela ne change rien à leur vie de tous les jours. Alors 50 ans après...

20) Après tout ce temps passé, dirais-tu que cette guerre était évitable/inévitable, utile/inutile ?

Une guerre est toujours évitable et inutile. En 1954 elle était inévitable mais quand même inutile. On a fait cette guerre parce que les Algériens ont revendiqué le Sahara. On venait d'y découvrir du pétrole . Lors de la colonisation, le Sahara n'était pas Algérien, il n'était à personne: un désert par où transitaient des peuplades entre l'Est et l'Ouest. Sans cette revendication, les Algériens auraient eu leur indépendance comme le Maroc et la Tunisie.

Note de Mathilde: le Sahara fut un enjeu majeur dans la guerre d'Algérie et contribua à ralentir le processus de négociation vers l'indépendance. la découverte du pétrole en 1956 dans le Sahara a tenu une place prépondérante. Avec la question de la minorité européenne (les Pieds-Noirs), les richesses sahariennes ont retardé la signature des accords d'Evian (qui ont permis l'indépendance de l'Algérie en 1962).

Cette question des hydrocarbures algériens était centrale pour la France. Elle voulait également conserver l'espace saharien pour y effectuer des essais nucléaires. Les négociations ont donc butté sur ce point (Les français proposèrent de séparer le Sahara du reste de l'Algérie).

 Compromis d'Evian: le France pouvait conserver un espace pour des expériences nuclaires et les compagnies pétrolières bénéficiaient d'un traitement de faveur pour exploiter le pétrole et le gaz algérien jusquen 1971. (www.hgec-grigny69.over-blog.com)

 

21) Peux-tu choisir quatre mots qui définiraient, pour toi, le mieux cette période ?

Colonisation, Impuissance, Peur, Ennui.

 

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Je remercie Papi pour toutes ses réponses et bien sûr pour les photos. Nous savons qu'il ne parle que rarement de ce sujet; il m'a même dit qu'il n'en avait jamais autant parlé! Maintenant au tour de Mamie... alors à très bientôt!

Bonne lecture à tous.

Mathilde

Commentaire de LaMaman: Ce billet n'a pas pour vocation d'être un "cours d'histoire". Il permet à Mathilde d'y voir un peu plus clair et de susciter chez elle un questionnement sur tous les aspects de cette guerre à travers un témoignage. Lui montrer qu'un conflit n'est pas toujours aussi "simple" qu'il en a  l'air dans les manuels scolaires. Bien sûr si nous avions interrogé un harki, un rapatrié, un "gradé", un habitant d'Algérie, nous aurions eu des réponses, un point de vue différents, c'est certain...C'est justement ce qui est intéressant!

La littérature portant sur cette période de notre histoire est abondante. J'ai au moins appris pourquoi le sujet restait aussi sensible tant les tensions étaient importantes et les enjeux cruciaux. Tensions entre français et algériens, entre algériens eux-mêmes, entre français eux-mêmes.

Imaginez qu'on a voulu faire dire aux soldats revenus d'Algérie qu'ils avaient commis des crimes sur les populations indigènes (des jeunes "appelés" qui n'auraient pas demandé mieux que de rester auprès de leurs fiancées, de leurs mères, de leur enfant...), les préfets de France sont sommés de ne pas assister à la commémoration ce jour dans leur région ou à Paris... Vous voyez que le climat ne s'est pas apaisé. Je retiendrai donc que des jeunes soldats  ont passé 2 ans de leur existence loin de leurs familles et ont risqué leurs vies pour une guerre dont ils n'ont pas toujours bien compris tous les enjeux (rassurez-vous depuis ils ont eu le temps de comprendre et de se documenter!), que des soldats algériens ont combattu aux côtés des français et qu'aujourd'hui cette reconnaissance est bien tardive et somme toute un peu poussive, que des millions d'algériens ont vécu dans la terreur durant des années et ont fait les frais d'une volonté expansionniste et colonialiste de la France au 19ème siècle, que des expatriés ont dû rentrer en France en 1962 précipitamment et dans le plus grand dénuement...Certains de ces derniers disent avoir eu des liens forts avec les populations indigènes (peut-être ma lecture de Camus me laisse penser que c'était vrai), d'autres diront que les algériens se sont réjouis du départ des "pieds-noirs". Compliqué tout ça !

On ajoute à tout cela des intérêts économiques et stratégiques, des politiques incapables de résoudre un conflit sans tergiversations, des crimes, des attentats...Cette guerre qu'on n'a pas voulu appeler "guerre" immédiatement en est bien une. Les jeunes soldats devenus aujourd'hui des Papis vous le diront!

Et pour conclure, je remercie  monsieur Armand d'avoir laisssé dans un commentaire cette phrase d'Hémingway:

"Qu'elle soit nécessaire, ou même justifiée, ne croyez jamais que la guerre n'est pas un crime."