Monsieur,

Je ne vais pas commencer par porter un jugement sur ce qu'il faut bien appeler votre "fuite fiscale" et qui fait couler beaucoup d'encre, d'autres s'en chargent et je n'approuve pas leurs propos. Nous vivons dans un espace libre qui permet cet exil sans qu'il soit nécessaire d'émettre la moindre critique. Ce matin, notre premier ministre apportait un correctif à ses propos: il a précisé que ce n'était pas vous le "minable" mais bien votre comportement. Vous apprécierez sûrement la nuance...

Pour ma part, je n'ai pas lu votre lettre (et réponse) au chef du gouvernement paru dans un journal  ce week-end mais j'ai simplement "tilté" sur le montant des impôts dont vous vous êtes acquittés en 45 ans de carrière. Il me semble avoir entrevu: 145 millions d'euros !

Ma première réaction (basique je dois l'avouer mais je rentre dans la catégorie du citoyen de base qui ne perçoit que le revenu "médian") a été de m'interroger sur la somme astronomique engrangée et qui "inflige" de se faire "racketter" à hauteur d'une telle somme. Je ne suis pas arrivée à la calculer, c'est comme quelque chose qui demeure en dehors de mon entendement. Même si je jouais au Loto, je n'aurais qu'une chance sur 14 millions de décrocher le jackpot et cela ne représenterait qu'un dixième de ce que vous avez versé au fisc durant toute votre vie. Incroyable...

Alors bien sûr, je n'ai pu m'empêcher de penser: " Est-ce que ce monsieur au talent incontestable et incontesté se rend compte de la chance incroyable qu'il possède de mener en tous points la vie qu'il souhaite mener, d'avoir l'opportunité d'exercer un métier qui fait rêver la plupart des individus ?". Je parle de ceux qui travaillent énormément pour si peu...Je suis certaine que oui, vous avez conscience de cette chance (enfin je l'espère fortement).

Moi aussi, adolescente, j'aurais sans doute rêvé de vous donner la réplique dans "Le Comte de Monte-Cristo" ou dans "le Colonel Chabert" ou dans le série des Obélix. Mais je n'ai ni un physique atypique (qui pourrait faire que l'on me remarquerait ou que l'on m'imaginerait dans un quelconque rôle) ni la voix de Fanny Ardant, ni les yeux d'Ornella Mutti ni la bouche de Laetitia Casta. 

Alors j'ai la vie de tout le monde et ne m'en plains pas. Les fées ne se sont pas penchées sur mon berceau; pourtant je pense que je travaille avec autant d'acharnement que n'importe quel autre citoyen (y compris vous). Mais voyez-vous je continue de penser que payer 145 millions au Trésor Public, ce serait déjà une chance pour moi...Parce que je suis certaine qu'avec le peu qui me resterait, j'arriverais à vivre (et certainement très bien) et peut-être même à en faire un peu profiter les autres. Certains l'ont fait et sans attendre d'en être remerciés!

Vous l'avez fait également? Soyez-en remercié!

Vous avez gâté vos proches, vos amis, mais indirectement également de milliers d'inconnus qui vous sont reconnaissants. Depuis quelques jours, je pense que notre fils autiste a peut-être bénéficié de cet argent que vous avez versé à l'Etat français et que ce "don" lui a servi à progresser et nous a permis à nous parents d'entrevoir son avenir un peu plus sereinement...

Ne croyez pas que cet argent ait été mal utilisé ni même qu'il nous a été octroyé avec une facilité déconcertante. Non, sachez qu'en France, les parents d'autistes doivent batailler pour que leurs enfants ne soient pas internés, drogués, sacrifiés et qu'ils aient accès à une prise en charge adaptée, à une aide financière à la hauteur de l'enjeu: celui de l'autonomie! 

Alors oui, je vous le dis: nous avions VRAIMENT besoin de VOTRE argent. 

Peut-être êtes-vous au courant que de nombreuses familles d'enfants autistes fuient également en Belgique? En effet la Belgique a pris semble-t-il toute la mesure du scandale sanitaire qu'aurait pu représenter l'autisme en prenant des mesures coûteuses certes . Mesures qui mettent en évidence cette solidarité nationale dont nous aurions bien besoin en France et cette volonté politique qui nous manque tant ici: structures adaptées, personnels formés, méthodes efficaces. Tout ce que les gouvernements français successifs se refusent à faire tout en continuant de rétropédaler...comme si nos enfants n'existaient pas. 

Malheureusement, notre famille et bien d'autres ne pourront pas se payer le luxe de fuir la France et devront compter sur la solidarité nationale et particulièrement des contribuables les plus fortunés...

Je comprendrais que vous considériez que la question de l'autisme ne vous concerne pas. Il semble que la vie ne vous ait pas épargné non plus. Malheureusement, je ne connais pas autour de moi une seule personne qui n'ait pas connu son lot de coups du sort et pourtant il faut continuer. Continuer... Plus simple à envisager lorsque des personnes connues ou inconnues de vous vous soutiennent et "donnent". Indirectement vous faisiez partie de ces bienfaiteurs ! 

Maintenant vous pouvez nous considérer comme des "assistés" et considérer également que cet argent qu'il vous était devenu insupportable de "donner" était le fruit de votre travail et qu'à ce titre, vous êtiez libre d'en disposer comme bon vous semblait. Si je n'avais pas regardé avec bonheur chacun de vos films comme des millions d'autres citoyens lembda, auriez-vous été en mesure de régler 145 millions d'euros au fisc français? Sans doute, la gloire, la fortune font-elle perdre un peu de vue l'essentiel...

Tout seul, on est rien! Nous avons tous besoin des autres et nous avons tous un rôle à jouer pour que naisse et perdure une vraie solidarité nationale. 

Avec mes plus sincères salutations.

Valérie Jeanneret

PS: Voici deux articles fraîchement publiés pour témoigner de l'attente des familles en faveur de leurs enfants handicapés:

- "Je refuse que mon fils autiste finisse en hôpital psychiatrique" (propos de Allison Sicre)

- Scolarisation et handicap: l'Education nationale n'est pas la bonne fée de Mélusine