L'autiste peut (avant une bonne prise en charge !) ne pas être en mesure de décoder les émotions, les sentiments des autres mais il peut être tout aussi "encombré" avec les sien(nes)s. Est-ce que celui-ci est en colère, pourquoi celle-ci rit-elle aussi fort, est-ce que ces deux personnes qui parlent ensemble discutent ou se disputent, pourquoi je me sens triste, pourquoi tout le monde s'amuse et pas moi  ?

Puis au fil du temps et à force de "travail", l'autiste finit par capter chez les autres les signes sur les visages, les modulations du son de la voix, les postures, les gestes. C'est une grande victoire même si encore aujourd'hui, Théophile peut se tromper !

En revanche, ce qui reste problématique pour lui, c'est le décodage de ses propres émotions. La fierté, la jalousie, la gêne... Il est souvent embarrassé par des sentiments qui s'imposent à lui mais qu'il ne comprend pas toujours. Pire encore, par le fait de ne rien ressentir là où de toute évidence, on s'attendrait à ce qu'il pleure ou qu'il rit, par exemple. Néanmoins, changement notable et récent, il n'hésite plus à nous solliciter pour que nous tentions avec lui de décrypter ce qu'il ressent. Parfois au prix d'un harcèlement et d'interrogations exitentielles épuisantes ! Mais ça fait partie du job...

Exemples:

- Depuis le début des séances d'EHS en septembre, Théophile a un nouveau camarade. Il l'apprécie même si quelque chose le met très mal à l'aise. Théo n'aime pas qu'on le touche et cet ami, au contraire, est un "papouilleur". Aïe ! Les deux ont quelque chose à apprendre dans cette affaire: le premier qu'on ne se jette pas comme ça sur le premier venu même pour "lui faire un câlin" et le second, qu'il faut apprendre à dire "non".  Dans la voiture, Théophile m'interroge sur les raisons qui poussent son camarade à agir de cette façon. Je les lui explique (nous en avons discuté avec la maman dans la pièce à côté) et il comprend. Cela dit, je lui précise que si les assauts répétés de son camarade l'indisposent, il peut, il doit dire "stop". Nous mettons en place une stratégie durant les jours qui précèdent la prochaine séance d'EHS. Sitôt que le garçon le saisira, il devra lui dire :"Non, je ne veux pas que tu me touches, ça me dérange". Nous en parlons avec la psychologue qui trouve la stratégie satisfaisante. Elle explique, elle peaufine. Reste l'exécution...

La samedi arrive et bien sûr, Théophile fait les frais des embrassades (un peu trop chaleureuses et qui durent) de son camarade. Aussitôt, et sans réfléchir, il applique la consigne et...ça marche ! L'autre est un peu décontenancé mais lâche loustic. C'est gagné !!! Sauf qu'une autre fillette toute proche va devenir la cible du "je touche tout ce qui bouge" et qu'elle non plus n'apprécie pas franchement. Puis voilà que notre stratégie dépasse nos espérances puisque Théophile, robotisé et galavanisé par son succès s'interpose et lance à son camarade: "Laisse-la tranquille !". Même phrase miracle, même effet, le "harceleur" lâche sa victime, soulagée, qui lance :" Théophile, tu es mon héros" !

N'importe quel garçon (en toute logique et à cet âge) rêverait qu'une jolie fille le gratifie d'un tel compliment mais pas "super héros Théophile".

En sortant de la séance, petit debriefing. Il me raconte toute l'histoire (que j'ignore encore) sans bomber le torce et fort embarrassé à l'évidence. Décodons alors ce qui s'est passé dans sa petite tête d'autiste...

- est-ce que tu sais ce qu'est un héros ? oui, apparemment (nous avons eu quelques jours plus tard une discussion très drôle dans la voiture au sujet de James Bond (alias 007) - nous avons doublé sa voiture sur l'autoroute, si, si - mais ça n'est pas franchement le genre de personnages qui le fait rêver, si j'ai bien compris.

- T'es-tu senti flatté par la petite phrase de ta camarade ? Blanc, silence, on entend les mouches voler... C'est quoi "être flatté"??? Re-explication. Il me répond alors très chagrin : "Je ne sais pas". En fait, après en avoir discuté durant tout le trajet de retour ou presque (2 heures de route quand même), il s'est avéré que Théophile avait eu le sentiment du devoir accompli, d'avoir appliqué la consigne à la lettre (typiquement autistique) mais qu'à aucun moment, il n'avait ressenti la plus infime gloriole à délivrer sa camarade des griffes du papouilleur (moche pour elle). Et le terme "flatté" ne lui évoque toujours rien lorsqu'il revient sur le sujet . Il en est presque attristé mais il n'a pas resssenti "ça", cette fierté d'avoir été la "vedette" même un court instant. Il a été plus satisfait de la stratégie mise en place que du compliment de sa camarade !!!

Autre exemple:

Tous les lundis, c'est orthophonie. Nous partons très tôt et selon la circulation, nous arrivons plus ou moins en avance (cela dit, toujours en avance sinon le moindre retard perturbe moustique!). Depuis quelques temps, un enfant est déjà présent dans la salle d'attente au moment où nous entrons dans le cabinet. Le grand frère a sa séance d'orthophonie et la maman attend donc avec nous accompagnée d'un bout de chou très drôle et très "sociable".

Rapidement, l'enfant s'est approché de nous. Théophile, crispé (pas touche), l'a un peu découragé (cela dit, le jeune âge du garçonnet ne lui permet pas de parler encore correctement, ce qui ne facilite pas la tâche de Théophile - communication compliquée: peut pas parler de dinosaures avec lui encore donc sans intérêt le minus !!!). Bref, Bébé a jeté son dévolu sur moi (personne d'autre à se mettre sous la main). De rencontre en rencontre, il s'est approché un peu plus à chaque fois et c'est vrai qu'il est très mignon Un matin, il est là en face de moi et en souriant, je pointe mon doigt sur son petit ventre en disant  "Toc !". Un simple toc mais qui le fait pouffer de rire. Il s'en retourne hilare vers sa mère.

Une heure plus tard, nous sommes dans la voiture sur le chemin du retour. Et là, je subis un vrai harcèlement: "Pourquoi tu as fait toc à ...?". La question est répétée, répétée, répétée: mon explication n'est jamais suffisante. On parle de communication, d'une marque de sympathie et puis...ce n'est qu'un bébé après tout et les bébés aiment jouer ! Et je ne vois pas bien où Théophie veut en arriver mais il ne lâche pas le morceau.

Le soir, il en parle encore, les semaines suivantes également ;  quelque chose l'embarrasse qu'il n'arrive pas à définir. C'est très perturbant, il en parle même en travaillant. 

Un peu déboussolée, je lui demande: "Tu ne serais pas en train de me faire une crise de jalousie?". Ah bah, c'était bien tenté mais c'est quoi la jalousie ? Prenons le temps d'expliquer:" C'est comme si tu avais peur que j'aime plus ce petit garçon que toi - mais c'est bête, je le connais à peine -  et tu n'apprécies pas du tout". Son regard est interrogatif comme si je venais de lui parler de quelque chose qu'il n'avait jamais soupçonné jusqu'à maintenant.  Il me répond :"Oui, je suis jaloux". Pour le rassurer, j'use d'une réponse très logique, de celles qu'il aime et qu'il peut s'approprier sans difficuté. Ce qui va me permettre de changer de sujet, enfin c'est ce que j'espère :"Tu es mon fils, je ne peux pas aimer quelqu'un d'autre plus que toi !". En clair, c'est comme ça et pas autrement. Là encore, ça marche...un temps.

Il revient à l'attaque, il me fait réexpliquer ce qu'est la jalousie, je donne des exemples, il recommence et finit par me dire: "Je ne veux plus que tu fasses ça à ce garçon". L'autiste peut se montrer cassant ! Je lui précise qu'il n'y a pas lieu de se mettre dans des états pareils pour si peu mais de jour en jour, cette histoire prend de l'ampleur est devient "envahissante", obsessionnelle et je ne comprends pas bien ce qui se passe. Ni lui d'ailleurs...

Il a acté: il est jaloux de ce bambin mais alors pourquoi pas de son père, de ses soeurs ??? Y a comme quelque chose de pas clair dans tout ça.

Voilà qu'un soir alors que le sujet s'invite (encore une fois) au dîner, il met le doigt sur une subtilité qui va nous faire changer de cap et réger le problème.

Il nous explique qu'il adore ce petit garçon, il le trouve très drôle et très rigolo. Alors comment peut-il en être jaloux? En général, lorsque le sentiment de jalousie nous envahit, on deteste "l'adversaire". Y a vraiment, vraiment un truc qui cloche. En fait, il a accepté le fait qu'il était jaloux parce que c'est la seule explication que moi j'ai trouvée mais cela ne correspond pas exactement à la situation. En fait, il ne s'agit pas de cela du tout et nous devons creuser encore puisqu'il est incapable de définir ce qui l'envahit, le gêne, l'embarrasse depuis des semaines.

Un soir, néanmoins, il remet ça entre la poire et le fromage (l'autiste vous apprend la patience) et lance très concentré :" Je ne suis pas jaloux, je crois. En fait, ça me gêne que tu aies fait "toc" à ... C'est tout !". Alors il n'y a pas de mot précis à cette gêne mais c'est dit quand même. Comme il ne supporte pas qu'on le touche (sauf moi et ses soeurs, grand privilège), il ne supporte pas non plus que l'on touche et c'est exactement ce que j'ai fait. 

Il y a des tas de situations qui mettent Théophile dans l'embarras: des personnes exubérantes (il déteste), des gens agressifs (il ne sait pas les gérer), des personnes qui s'enlacent dans la rue (beurk, beurk, beurk...). Il aime les gens discrets, gentils et tout en retenue. Et là, en l'occurence, il a considéré que je n'avais pas fait preuve de suffisamment de retenue. J'ai dépassé la mesure en quelsue sorte...

Désormais, je fais très attention et je tiens ce petit garçon à distance. Je peux lui parler, lui sourire mais pas le toucher. Là où j'ai été satisfaite, c'est qu'au bout du compte, Théophile ait réussi à exprimer (même si ça a pris du temps !) un sentiment et qu'il ne se soit pas contenter de celui qu'on voulait bien lui présenter. Il a cherché, interrogé, fouillé, preuve de son embarras mais aussi de sa volonté de comprendre ce qui se passe en lui. C'est très nouveau !

Là encore, on avance même si je me rends compte que ça ne doit pas être tous les jours faciles d'être "prisonnier" de ses émotions et de ses sentiments, faute de pouvoir mettre des mots dessus.

A bientôt. La Maman