Après 3 mois remplis de neige, je crois que je n'ai jamais autant lu de ma vie... MétéoFrance annonce du grand froid pour la semaine à venir donc on sait ce que nous allons faire (ou ce que nous continuerons de faire plus précisément). Petites images juste pour vous faire grelotter (il fait tout juste 2°C ce matin au soleil, on attend des -10°C prochainement toujours selon météofrance). Une bonne tasse de thé, un bon feu dans la cheminée et un bon bouquin, on y va !

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Quelle lecture donc à vous proposer ?...

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Sur la couverture, ce sont bien...des savons !

Alors pourquoi ce livre ?

1) D'abord parce que j'avais déjà parlé de l'auteur ici et de son excellent "Le temps où nous chantions" qui parlait de musique sur fond de ségrégation raciale (ou l'inverse). J'ai donc eu envie de poursuivre... Celui-ci est de la même veine, histoire très documentée et écriture fouillée (parfois un peu complexe mais comme je l'ai déjà dit, l'auteur est tout à la fois, scientifique, philosophe, compositeur de musique, écrivain et professeur de littérature. De fait ses livres explorent des univers très nombreux et pas toujours simples). 

2) Parce que j'ai entendu à la radio qu'un fonds d'indemnisation pour les victimes des produits phytosanitaires allait voir le jour en même temps que Paul François ( et ) perdait son procès en cassation face à Monsanto. Or ce livre parle très exactement de cela (pas de ce cas en particulier mais soulève la question du "comment en on est arrivé là ?").

Résumé : 

Précision: il s'agit là de deux histoires bien distinctes qui finiront par se recouper, c'est une structure de récit très intéressante et efficace. Ces récits s'entrecroisent, chaque chapitre faisant la part belle tantôt à l'un, tantôt à l'autre.

La première histoire évoque le destin de la famille Clare dès 1830 dans la ville de Lacewood. Jephthah, premier du nom, est à l'origine de la création de la multinationale Clare qui au fil du temps va essaimer dans tous les Etats-Unis des usines de comestiques, produits phytosanitaires, produits agro-alimentaires... Au mépris de la santé des habitants en déversant des substances dangereuses dans les cours d'eau, en commercialisant des produits dont la totale inocuité n'est pas prouvée, bref...c'est avant tout une affaire de gros sous. On suit l'évolution de cette famille et de cette entreprise sur 250 ans. On y découvre les évolutions d'une firme qui découvre les mécanismes boursiers, la spéculation et ses dérives, les droits syndicaux, les prises de pouvoir, les fusions-acquisitions... On découvre aussi comment ces firmes gigantissimes dont l'obsession est avant tout d'absorber tout concurrent potentiel se débrouillent pour tout noyauter et s'éviter ainsi toute forme de contestation : participation à la vie de communes par la création de structures scolaires, de loisirs, d'aides aux personnes âgées, de subventions (ou pots-de-vin) aux mairies...tout est bon. On assiste à l'avènement du chemin de fer, des moyens de télécommunications, de l'ordinateur, des procédés de production toujours plus performants et donc rentables, de l'éclosion d'un mouvement de protestation ouvrière (même si on est au USA et qu'il sera vite tué dans l'oeuf !)... C'est d'un point de vue historique et économique un livre très instructif. Pas de panique, cette partie se lit vraiment comme une "saga" familiale et sa lecture reste agréable.

La seconde histoire est plus grave : Laura, agent immobilier à Lacewood, quadra divorcée avec deux ados, apprend qu'elle est atteinte d'un cancer des ovaires. Elle n'a jamais fait le lien entre l'apparition de sa maladie et le rejet par Clare Industries de substances toxiques. Avant le diagnostic, Laura ne se souciait aucunement de Clare et de ses dangers. Maintenant Laura est fatiguée, elle s'inquiète pour ses enfants (qui sont encore jeunes), pour son avenir professionnel (elle va devoir abandonner son travail : un cancéreux ne "présente" pas bien, il doit "respirer" la santé. On aura la délicatesse de lui préciser que c'est pour son bien ; dès qu'elle ira mieux, sûr, elle pourra réintégrer l'équipe !). Puis viennent les traitements lourds (décrits par le menu détail, rien de morbide là-dedans, c'est juste indispensable  pour comprendre les angoisses des malades ; douleurs physiques et tourments psychiques que le corps médical préfère ignorer ou balaie d'un revers de main). Cyniquement, on découvre que certains de ces traitements sortent tout droit de la branche pharmaceutique de Clare. L'ex-mari de Laura lui souffle l'idée de porter plainte (avec d'autres victimes) contre la multinationale et on suit alors le long cheminement d'une femme malade qui trouve la force (pour ses enfants) de se renseigner sur sa maladie, de déterminer ce qui a bien pu l'induire puis qui enfin se décide à ajouter son nom à la longue liste des plaignants... 

Le lien entre les deux récits devient alors visible même s'ils ne se réjoignent jamais totalement. Laura ignore tout de l'histoire de la multinationale Clare (hormi le fait qu'elle est omniprésente dans la ville) et Clare ne connaît pas Laura (qui n'est même pas une de ses salarié-es, juste une victime collatérale). Comme pour bien mettre en évidence qu'une multinationale n'a que faire de vous, de nous et qu'elle n'obéit qu'à une logique purement mercantile. L'humain n'est pas compatible avec son but final : faire des profits, arroser les actionnaires, mesurer sa puissance sur les marchés en anéantissant la concurrence. C'est la prouesse de Richard Powers d'avoir réussi une telle confrontation sans que les personnages ne se côtoient : un récit instructif, didactique presque d'un côté (ainsi lorsque nous aurons compris que les fabricants de pâte à tartiner, de corn-flakes, de couches culottes, de produits d'entretien en tous genres avec parfums de synthèse et autres substances toxiques ne nous veulent pas du bien, nous aurons fait un grand pas) et une histoire plus personnelle et émouvante de l'autre. La démonstration des déviances de notre société de consommation et de ses conséquences sur notre santé est éloquente sans que l'auteur ait jamais besoin d'user une écriture à la tonalité trop vindicative (qui, à mon sens, aurait été moins effcicace). D'une certaine façon, Richard Powers nous invite juste à bien y réfléchir. Je vous conseille donc vivement cette lecture si ces sujets vous intéressent. 

Editions 10/18 - n° 4720 - 619 pages

A lire donc même si pas de neige !...

Bonne lecture. La Maman.