Nous reprenons après lecture de ce billet.

Donc j'ai réfléchi et pensé qu'il était essentiel que Théophile s'approprie la pensée des autres au moins partiellement (ce qui serait un bon début et pas du luxe).

C'est un ado aujourd'hui et il n'est pas doué d'une grande empathie. Il est gentil mais les sentiments et leur décryptage ne sont pas son fort. Il est par contre (et bizarrement) souvent débordé par ses propres émotions. Peut-être la difficulté à décoder les intentions, les messages implicites des autres génère-t-il un afflux de stress chez lui. L'amitié, l'amour...bah, ça reste très nébuleux (même si parfois il fait illusion).

Donc au travail !

J'ai déjà parlé de ce livre (que quasiment tout le monde a lu ici - et plus encore en dehors). Théophile l'a lu aussi, profitons-en !

 

Bref résumé rapide: (j'en avais déjà parlé donc...)

Une femme se rend dans un chalet en pleine forêt autrichienne pour le weekend avec un couple d'amis. Les amis la laissent seule avec le chien et se dirigent vers le village pour faire quelques provisions. Ils ne reviendront jamais. Lorsque la femme commence à s'en inquiéter, elle s'aperçoit qu'elle est prisonnière d'un mur invisible. En dehors du mur, toute vie semble s'être s'arrêtée. Elle va devoir survivre seule avec quelques animaux tous enfermés dans cette enceinte dont elle ne perçoit même pas les limites. Sa vie se résume à veiller à pourvoir à ses besoins essentiels (et à ceux de ses protégés). Elle ignore si si elle est réellement seule dans ce périmètre circonscrit, ce qui ajoute à l'angoisse, on s'en doute. Implicitement, elle espère que sa situation n'est que provisoire. Pour ne pas sombrer, elle décide d'écrire son histoire...pour laisser trace, pour espérer être lue un jour, pour ne pas être oubliée, pour ne pas sombrer. Le livre s'achève lorsque le papier sur lequel elle écrit d'une écriture serrée vient à manquer...

C'est là que Théophile entre en scène ! Je lui dis :"Ecris la suite..."

J'ai alors droit à ça :

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Genre : "Ai-je bien compris ?"

Et ensuite ça donne ceci :

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Je pourrais lui dispenser un long discours, du style :

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Je ne choisis pas cette option. Avec un autiste, c'est risqué et c'est une perte de temps. Donc il est là devant sa page blanche...très blanche...plus blanche que blanche.

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Au bout de deux jours (oui, c'est long !), il me présente trois pages manuscrites. Je précise : le style du livre est simple, le vocabulaire exclut les expressions familières (caractérisant le milieu social du personnage), l'héroïne doit apprendre à vivre seule et surtout à survivre (elle n'a donc pas trop le temps de réfléchir, tout est si nouveau pour elle et ses sens sont en éveil), les mots employés recouvrent des champs lexicaux variés comme la solitude, la peur, la survie, la nature, les animaux...

Théophile a compris globalement le sens de l'histoire, tout au moins son sens premier, le plus évident. Je lui précise juste que ce mur invisible n'est pour l'auteure qu'une représentation imagée de la Guerre froide (1947-1991) puisque le livre a été écrit en 1963. En effet, au-delà du mur, toute vie a été anéantie, elle n'a plus aucune vision du Monde dans sa globalité. Que sont devenus les "gens" ? Qu'est-ce qui a provoqué l'émergence du mur ? Un arme atomique ? Une guerre ? Une expérience d'enfermement pensée par quelque intelligence russe ? Et par l'idée même du Mur utilisée par Marlen Haushofer, comment ne pas y voir la séparation des deux Allemagnes et l'enfermement des citoyens de l'ex-RDA ?

En clair, ce livre qui peut, au premier degré, s'envisager comme un petit roman pastoral (!) - c'est d'ailleurs comme cela que Théophile l'a perçu et il n'a pas été le seul - est en fait un manifeste politique à la manière des écrits d'un Voltaire ou d'un Diderot avec leurs petits contes philosophiques. D'accord, là, on est pas dans l'ironie, la satire et on rit moins mais on dénonce tout de même. Il faut alors entrevoir le personnage principal dans toute sa dimension : une femme qui résiste jusqu'à ce que, l'espère-t-elle, le mur tombe enfin. 

Il a fini, je lis son texte. c'est très "informatif", descriptif, il enchaîne les actions comme s'il écrivait un James Bond. On est loin du compte. La pauvre femme se mue en Wonderwoman. Bref il s'est fait son truc. Oubliées les consignes : le rythme du récit est lent, l'auteure écrit à la première personne du singulier, on n'entrevoit tout à travers son regard et ses sensations à elle. Elle n'a rien d'une Don Quichotte. Elle vit au jour le jour en attendant, combative et résignée tout à la fois...

De mon côté, j'ai fait le même exercice. Je le lui fais lire. Et là, il me lance : "comment tu sais que quand elle était petite, elle allait à la pâtisserie Hölenhot ?"  Damned !!! Je lui explique que c'est tout droit sorti de mon imagination. De même la citronnade de Mr Levenschtein. Ou le loup qu'elle va apprivoiser et qui va prendre la place du chien mort. de même que tous se souvenirs qui lui reviennent en mémoire et qu'elle avait pris bien soin de refouler pour ne pas se laisser envahir par la tristesse et pouvoir continuer à agir en mode "survie". De même que je vais faire tomber le mur (mais pas tout de suite) et lui donner la possibilité de revivre, de retrouver ses filles, de renouer avec ses amis et de s'apercevoir symboliquement que son mur a disparu le jour de la chute du Mur de Berlin ! Mais je peux aussi choisir de ne pas lui simplifier la tâche. En fait, elle aurait disparu il y a tout juste une semaine... Mais elle, dans ses montagnes, elle a résisté 22 hivers (l'hiver était devenu son "étalon-temps"). Ses enfants devraient être mariées maintenant, mères de famille, enseignantes ou cadres d'entreprise. Elle fait comme si néanmoins...ne reconnaît plus rien, patauge dans cette nouvelle vie, son rythme est perpétuellement décalé, cette société lui semble vaine, bien loin des valeurs qu'elle-même a cultivées dans ses montagnes. Que choisit-elle de faire alors ? De repartir ? Où ? Le mur est tombé. A-t-il même jamais existé ? 

Wouah...alors là, il me fixe avec stuppeur. Où va-t-elle chercher tout ça ? Je ne suis pas perverse, ni débarquée d'une autre planète, non, non, non. C'est pourtant la sensation que me donne son regard !

En fait, comme beaucoup d'autistes, Théophile n'arrive pas à imaginer. Imaginer n'est pas seulement créer des histoires. C'est créer des personnages, des lieux, des images, des sentiments variés et contradictoires parfois, c'est entraîner les personnages au-delà de leur réalité, de notre réalité. Là, c'est évident : l'I-MA-GI-NA-TION, la vraie, lui fait défaut (peut-être même que la mienne l'effraie un peu d'ailleurs). 

Pour moi, l'imagination est une porte ouverte vers d'autres dimensions, elle est essentielle à la vie; sans elle, c'est la chapelle Sixtine sans la fresque de Michel-Ange, c'est Julie sans Saint-Preux, c'est un pommier sans pommes... C'est pas possible ! L'imagination évite à l'humain de devenir un robot (même à l'heure des Androïds); elle permet à tellement d'inventions (même très techniques) d'émerger, à tant d'explorations d'avoir lieu... Théophile a regardé tout un tas de documentaires passés durant l'été sur Jules Verne. Ne représente-t-il pas l'exemple le plus évident de l'étroit mélange entre la réalité et la fiction ? A son époque, il passait pour un fou (à succès certes), aujourd'hui, on dit de lui qu'il était un visionnaire.

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Alors voilà le prochain défi !

Jusque là, nous pensions que Théophile pouvait "imaginer" et ce n'était pas totalement faux. Mais il lui faut désormais accéder à l'imaginaire. Cela lui semble difficile, il a toujours besoin de faire référence à des choses concrètes, très terre à terre. Là, je lui demande désormais d'ouvrir ses "chakras", de donner vie à ses personnages et de leur inventer une vie : un passé, un présent, un avenir, des sentiments, des envies...Mais pas ses sentiments ou ses envies à lui, non, ceux fictifs d'un Autre pas réel non plus. 

Je ne vais pas passer des semaines et des semaines sur cette activité pour le plaisir de le torturer. Non, mais je pense que s'il accède à cela, il va s'ôter un grand poids et se libérer de tout un tas de rituels et de manies. Comment ça ? Je ne sais pas trop encore l'expliquer mais je le sens. Donc sur ce coup là (comme dans beaucoup d'autres fois), oui, j'y vais à l'instinct !

On pourrait me rétorquer : mais laisse le tranquille, il peut pas, il peut pas... Bah non, si nous avions fait ça, il n'en serait pas là aujourd'hui ! Et je pense que l'imagination ou plutôt l'imaginaire, ça se travaille aussi et...ce n'est pas dangereux ! 

Alors peut-être qu'un jour, il vous offrira son manuscrit (Bon là, je l'ai installé confortablement dans un fauteuil avec l'ordinateur sur les genoux. J'entends le cliquetis incessant des touches du clavier... Qui sait ? Un auteur est peut-être né...).

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A bientôt.

La Maman