Encore une bonne opération pour un autiste : "le lundi vert". Je veux dire encore un os à ronger pour lui. 

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A grand renfort de publicité, l'opération ne pouvait pas lui échapper. Donc elle a été plébiscitée par notre autiste qui dorénavant nous rappelle la consigne tel un mantra qui, si on y déroge, répandra la foudre sur nos têtes. Il nous surveillent donc pour être certain qu'aucune denrée carnée ou autres ne soit au menu (ou chipée à son insu dans le frigo ou autre zone de rangement). Une nouvelle lubie qui ne nous concerne pas outre mesure si on considère qu'au fil du temps, nous sommes devenus flexitariens, il s'en vante assez d'ailleurs !

Alors je me suis renseignée sur ce nouveau "lundi vert". En fait de consigne stricte (ça, c'est sa perception), il s'agirait plutôt d'une étude de grande ampleur pilotée par plusieurs laboratoires (fort recommandables et dont on ne mettra pas ici en doute le sérieux des études) et qui consiste à mesurer les conséquences de la réduction de la consommation de viandes (viandes rouge, blanche, poisson...). Vous pouvez vous inscrire pour y participer, c'est .

Le but (louable) est bien entendu de "sauver la planète". Le principe est simple : moins de viande dans votre assiette, c'est moins d'animaux à nourrir (et à maltraiter en passant), moins de déchets, une moindre utilisation des ressources en eau, en terres agricoles... bref, vu comme ça forcément, on ne peut qu'adhérer. Je serais d'ailleurs la première à plussoir...s'il ne m'avait pas présenté ça comme une obligation sans dérogation possible.

Evidemment, ce genre d'opération ne pouvait que plaire à Théophile, lui le défenseur des causes perdues (à l'allure où on y va et de la manière dont on s'y prend, la planète va bientôt nous exploser à la face), le sauveur de la planète (il est très engagé sur ce thème) et il nous a enjoint sur le champ à ne manger que des fruits et légumes tous les lundis. Bon, on est déjà largement fliqué sur les loupiotes à ne pas oublier d'éteindre, sur l'économiseur de batterie de nos téléphones que nous sommes priés d'activer en permanence, sur les feuilles de papier à utiliser en long en large et en travers, sur les postes de radio qu'il est impératif d'éteindre même le temps d'une petite commission, sur les dates de péremption des produits frais ... Bref, il contrôle tout ! Par conviction ? Nous n'en sommes pas certains. C'est surtout un bon filon pour lui, une sorte d'occupation qui satisfait son désir de tout contrôler (l'autisme s'insinue dans tous les domaines et dans tous les actes de la vie). C'est typiquement autistique mais c'est franchement anxiogène au quotidien (pour nous). En clair : il y a des jours où trop, c'est trop !

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Le pire, c'est que sa réflexion s'est arrêtée à :"Lundi, pas de viande !". Pourquoi le lundi ? Pourquoi pas le choix ? Pourquoi pas de libre-arbitre ? 

Il n'a pas compris que c'était une incitation (cela dit, la culpabilisation dans ce genre d'opération n'est jamais très loin), que ça n'avait aucun caractère obligatoire et que surtout...il y avait longtemps que nous ne mangions plus de viande TOUS les jours donc que non, nous ne participerions pas à l'opération ni à l'étude d'ailleurs et que par conséquent, le message n'avait pas trop d'intérêt en ce qui nous concernait. En fait, si on y regarde de plus près, l'étude a une autre visée : celle de mesurer notre capacité au changement (alimentaire dans ce cas précis). Donc vraiment, pour nous, c'est total hors-sujet.

J'essaye d'en parler avec lui. Sa flexibilité reste vraiment un gros point à travailler sinon, oui, la vie risque d'être très difficile pour lui dans un avenir proche. Je lui demande "pourquoi juste le lundi ?". "C'est comme ça, ils l'ont dit à la radio", c'est sa réponse. Il nous avait déjà fait le coup pour "les adolescent qui devaient manger plus parce que simplement ados" (question de métabolisme, c'est le journaliste qui l'a dit. Du coup, il s'est mis à s'empiffrer jusqu'à ce qu'on lui explique que non, il n'était pas obligé de s'écoeurer comme ça et qu'il n'allait récolter que diabète, cholestérol et tutti quanti...C'est pas joli de lui faire peur comme ça mais c'est le seul argument qui ait fait mouche). Des exemples comme celui-là, on en a à la pelle...C'est un spécialiste du "ils l'ont dit à la radio" !

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Ce "ils l'ont dit à la radio" me fait peur parce qu'il signifie que 1) il ne détecte pas le message sous-jacent - souvent plus nuancé et 2) il l'applique sans faire jouer son libre-arbitre et là, ça ne va plus du tout. 

Quand je lui demande : d'ailleurs, pourquoi le lundi et pas le mardi ou le samedi ? Ou que je lui dis qu'il n'est que modérement concerné par cette opération du Lundi vert puisque son régime alimentaire ne prévoit déjà plus de manger de la viande tous les jours de la semaine ?, j'ai droit à une non-réponse dans le genre "parce qu'ils ont décidé que ce serait le lundi". En gros, on tourne en rond. Mais comment faire seulement entrevoir la notion de libre-arbitre à un autiste ? A part lui donner à lire le 1984 de G.Orwell, histoire de lui fiche la trouille et en lui hurlant sous le nez avec un rire sardonique :"Ah, ah, tu vois ce qui arrive aux gens qui ne réfléchissent pas par eux-mêmes? Bah, ouais, ce sont les autres qui réfléchissent pour eux !". Méchant, très méchant mais peut-être efficace, à voir...

Dans un récent commentaire, une personne parlait de libre-arbitre et je partage son argument selon lequel les parents distribuent les cartes, expliquent les règles du jeu et ensuite, à l'enfant-ado-adulte de définir ses stratégies de vie. Mais lorsqu'on est en présence d'un autiste, tous ces principes sont comme inopérents. Pas de signaux qui alertent, pas d'esprit critique qui permet de contrebalancer, de sentir le truc pas net. Pour faire simple, c'est la pigeon parfait pour des gens peu scrupuleux, le sopalin de la fake news !

Alors nous passons notre temps à répéter que tout n'est pas objectivité, vérité...et qu'il est indispensable pour lui de réfléchir aux choses, aux discours, aux événements. C'est dépasser le premier degré, celui-là même dans lequel se love l'autiste parce que le second degré lui est tellement souvent inaccessible. Ce sera dur, long, rébarbatif mais c'est un palier à franchir s'il souhaite avoir une vie totalement autonome (c'est d'ailleurs ce qu'il souhaite, si j'ai bien compris).

En la circonstance, les travaux pratiques ont commencé fortuitement pas plus tard que mardi dernier. A l'occasion d'une visite dans un supermarché du coin où une fois arrivés à la caisse, nous lisons un panneau sur lequel est écrit : "Il n'y aura pas de pain ce mardi en raison d'un arrêté préfectoral du .... qui nous interdit de vendre du pain le mardi. Nous ne sommes donc plus en mesure de vendre du pain le mardi à notre clientèle". Je passe sur la syntaxe mais immédiatement et comme pour le lundi vert, je me pose la question de : pourquoi le mardi ? La leçon commence pour Théophile, des fulgurances parfois comme ça. Avant de sortir, je me tourne vers la caissière et je tente un :" Pourquoi n'avez-vous pas le droit de vendre du pain le mardi ?". Elle me répond :"Parce que c'est un arrêté préfectoral". Je continue :" Oui mais pourquoi justement le mardi ?". Réponse :" C'est un arrêté préfectoral". J'ai compris que je n'en tirerais rien et c'est tant mieux ! La jeune fille ne connaissait tellement pas la réponse qu'elle n'en comprenait pas ma question. J'aurais pu continuer ainsi longtemps mais j'aurais fini par la mettre mal à l'aise. L'important était que Théophile observait, m'écoutait, la regardait, attendait la réponse qui n'est jamais venue... Quelque chose se passait.

Une fois sur le parking, je lui ai demandé :"Tu as compris ?". Clin d'oeil de connivence...

Le panneau est sur la caisse, elle l'a lu mais ensuite...rien ! Elle ne s'est posé aucune question, n'a posé aucune question. Si nous faisons tous ça, demain certains décideront, penseront, légifèreront pour toi, pour moi, pour nous tous. Les périodes les plus sombres de notre Histoire se sont souvent produites lorsqu'une majorité d'entre nous s'est arrêtée de penser par elle-même, de contester, de s'opposer, d'ergoter parfois aussi (mais c'est toujours mieux que l'acceptation passive). 

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Un truc s'est produit chez lui même si ça demande à être travaillé encore et encore. Le jour où il arrivera devant moi en disant "Eh, tu sais pas ce qu'il viennent de dire à la radio...n'importe quoi !", là et seulement là, je me dirais que nous avons définitivement la nique à l'autisme. Ce jour viendra...

Alors pour le coup de la vente de pain, le mardi est un jour arbitraire choisi par le préfet. Pourquoi ? Parce que les supermarchés ont l'obligation légale de ne pas vendre de pain un jour de la semaine (au motif d'une concurrence déloyale envers les boulangeries traditionnelles qui, elles, doivent fermer au moins un jour par semaine donc pas de vente ce jour-là). Mais comme très peu de supermarchés (ouverts pour la plupart 7j/7) observent ce jour de non-vente de pain, les préfets (alertés par les artisans boulangers) sont contraints de taper du poing sur la table et de prononcer des arrêtés préfectoraux pour faire respecter l'interdiction. D'où le panneau sur la caisse de notre supermarché ! Simple. Encore fallait-il poser la question ou chercher un peu...

Cet épisode ne résoudra par le problème dans l'immédiat mais il a été un déclencheur de quelque chose. J'ai dans l'idée que lundi prochain, nous allons encore voir rouge quand il va nous brancher sur son Lundi vert mais il a entrevu au supermarché un truc qui ne demande qu'à faire sens totalement. Ensuite il lui restera à généraliser. Et là, idem, il va falloir du temps !

Bonne lecture.

LaMaman