Avec l'autiste, pas facile de communiquer ! Il faut s'adapter à son fonctionnement, s'épuiser à répéter les "bonnes" attitudes ou "pratiques" à observer en société, faire preuve de diplomatie lorsque ça dérape. Mais à l'inverse, peu de gens arrivent à imaginer les efforts constants que nos autistes sont obligés d'accomplir au quotidien et en toutes circonstances.

C'est facile de dire "Ils sont mal élevés", capricieux, inadaptés...Oui, mais après, on fait quoi ? Bah peut-être que des fois, il n'y a rien à faire, il y a juste à faire en sorte qu'ils se sentent le moins mal possible et plus encore, il se peut que notre principale tâche à nous non-autistes soit de leur offrir la vie la plus douce possible. Et si nous le pouvons ou le souhaitons vraiment peut-être même pourrions-nous aussi faire l'effort de plonger dans leur(s) univers de temps en temps.

Résultat de recherche d'images pour "marcher sur la lune"

Alors au moment où un sérieux dilemme s'est imposé à nous et que finalement, nous avons choisi de faire disparaître la "zone d'inconfort" dans laquelle Théophile s'était retranché, j'ai croisé une lecture qui tombait à pic comme pour me conforter dans notre (pas facile) décision.

Il s'agit du célèbre Pilgrim de Timothy Findley (auteur également de La Fille de l'homme au piano ou quand la folie n'est pas évoquée comme simplement une maladie mais plutôt comme une sorte d'univers parallèle. Un peu comme dans La puissance des Vaincus de Wally Lamb qui évoquait la schizophrénie et la gémellité et dont j'ai déjà parlé ). Alors oui, je sais, l'autisme n'est pas un maladie, tout juste un handicap. Disons plutôt une particularité neuro-développementale. Mais il n'empêche, on peut encore voir certaines similitudes quant à l'appréciation d'une grande majorité des non-autistes sur les différents troubles du comportement. Ce n'est pas la connaissance des troubles qui est en cause (tout le monde en a entendu parlé désormais, en a intégré pour le moins quelques éléments), c'est un manque de connaissance approfondie qui rend de fait compliqué le dégré d'acceptation de ces troubles dans la vie sociale "courante". C'est contre cela qu'il faut batailler ! Et si quelques lectures peuvent servir à ça, pourquoi ne pas les partager ? Il n'est pas interdit d'ouvrir ses shakras de temps à autres.

Donc, ici et en quelques mots :  Pilgrim est un vieil homme (il n'a que ce nom, pas de prénom), il vit à Londres, c'est un érudit. Rescapé du Titanic (1912 pour rappel), il tente de se suicider dans son jardin de Londres. On le déclare mort mais son coeur se remet à battre. Le drame de Pilgrim, c'est que la mort ne veut pas de lui. Il s'est depuis réfugié dans un mutisme qui le conduit tout droit dans un asile psychiatrique (chic) de Zürich. Là, il est pris en charge par le célèbre psychanalyste Car Gustav Jung. Mais avant d'en arriver là, il y a un passage intéressant pendant lequel on croise dans les couloirs une comtesse russe fantasque (on ne dira pas folle, ça n'aurait aucun sens) qui pense qu'elle vit en permanence sur la lune !

Alors qu'elle s'invite dans la suite de Pilgrim qui vient de s'y installer - on n'est pas dans un hôtel, non, non, comme je l'ai dit mais bien dans hôpital psychiatrique très, très chic -, elle l'accuse de lui voler son "bout de lune". On la raccompagne chez elle (pas une suite, c'est plus petit maintenant. Désargentée ?) et on apprend qu'il s'agit d'une ancienne ballerine échouée là sans grand espoir de redécoller un jour de sa planète.

Son cas est sujet à controverse (la psychanalyse que l'on qualifie aujourd'hui de "pseudo-science" était à l'époque très prisée des milieux fortunés). Pour certains médecins, la question était de savoir s'il était véritablement utile de "la ramener sur terre". Après tout, la lune pouvait parfaitement être "sa" réalité, ça ne gênait personne sauf qu'elle ne recouvrirait jamais son équilibre mental. Pour d'autres au contraire, la comtesse souffrait d'un "excès de réalité" qu'elle ne parvenait pas à appréhender, à "gérer". Ainsi s'imaginer en permanence sur la lune lui permettait-il de faire abstraction de cette réalité (celle que nous connaissons et avec laquelle nous composons ou tentons au moins de le faire chaque jour de notre vie). Il suffisait donc de trouver pourquoi la vie sur terre lui paraissait impossible. En clair ne pas soigner ou soigner, laisser vivre ou contraindre à l'adaptation. Bref avant qu'on ait décidé s'il fallait la ramener parmi les siens coûte que coûte ou si on décidait de la laisser planer, il pouvait s'écouler quelques révolutions lunaires !

Une thèse émise par un médecin va peut-être mettre tout le monde d'accord : "Si sa survie dépend de sa conviction qu'elle a sa place sur la lune, alors nous devons accepter sa réalité et non la forcer à accepter la nôtre." Intéressant... La comtesse pourrait donc continuer à s'imaginer habitante de la lune sans danger ni pour elle ni pour les autres. C'est simple comme bonjour !

Alors bien sûr, Théophile ne vit pas sur la lune même s'il a longtemps envisagé les événements historiques comme des sortes de vies parallèles qu'il était possible d'explorer (tout comme Pilgrim cela dit). Il n'envisage pas de "changer" de planète et il est même assez "terre à terre" dans l'ensemble. Mais cette dernière petite phrase interroge sur l'apprentissage que nous, non-autistes, avons à faire de la réalité des autistes et surtout sur l'acceptation de leurs particularités (certains disent encore de leurs "bizzareries"). D'une part parce que nous avons beaucoup à apprendre d'eux et ensuite parce que cela leur éviterait un "excès de réalité" qui les conduit trop souvent à se retrancher derrière une "zone de confort" de laquelle nous sommes bien souvent exclus, dommage... 

En dehors de ça, je vous conseille la lecture de Pilgrim. Ce personnage étonnant est historien de l'art, auteur d'une célèbre biographie de Léonard de Vinci. Il prétend avoir eu plusieurs vies et rencontré ou avoir lui-même incarné des tas de personnages célèbres. L'auteur de Pilgrim, Timothy Findley est reconnu comme l'un des plus grands auteurs canadiens et Pilgrim est déjà considéré comme un classique. Alors à ceux qui ont aimé Confiteor (!) de Jaume Cabré ou encore La dernière conquête du Major Pettigrew d'Helen Simonson, sautez sur cette histoire fantasque mais parfaitement menée. C'est un peu dans la même veine...

Bonne lecture.

LaMaman

A lire (ou pas !) :

Pilgrim - Timothy Findley - Ed. Folio Gallimard - 823 pages

La Fille de l'homme au piano -Timothy Findley - Ed. Folio Gallimard - 768 pages

Confiteor - Jaume Cabré - Ed. Babel - 920 pages

La Dernière conquête du Major Pettigrew - Helen Simonson - Ed. 10/18 - 552 pages

La Puissance des vaincus - Wally Lamb - Ed. Le Livre de poche - 984 pages